Hypnose ericksonienne

Hypnose éricksonienne : au-delà des clichés, ce qu’Erickson a réellement exploré

Docteur Milton H Erickson - hypnose

On présente presque toujours l’hypnose éricksonienne de la même façon : douce, faite de métaphores et de suggestions indirectes, à l’opposé d’une hypnose ancienne autoritaire et spectaculaire. Cette image n’est pas fausse, mais elle est tellement partielle qu’elle finit par appauvrir ce qu’a réellement fait Milton Erickson pendant plus de quarante ans de pratique.

Erickson n’a pas passé sa carrière à remplacer des ordres par des phrases permissives. Il a étudié et provoqué, souvent en laboratoire autant qu’en cabinet, des phénomènes hypnotiques parfois très profonds : catalepsies, mouvements automatiques, amnésies, analgésies, hallucinations, distorsions du temps, réponses post-hypnotiques, modifications de la perception corporelle, réponses idéomotrices. Il pratiquait des inductions formelles et des transes profondes aussi bien que des approches conversationnelles. Selon les cas, il pouvait être extrêmement direct ou passer par une histoire, un silence, une confusion, voire la résistance même du patient. Ce qui caractérise son travail n’est pas une technique en particulier, mais une manière de construire l’hypnose à partir du sujet qu’il avait en face de lui.

Pour comprendre ce qu’est réellement l’hypnose éricksonienne, il faut d’abord revenir sur l’hypnose elle-même — et sur les phénomènes, parfois franchement étranges, qu’elle rend possibles.

Il n’existe probablement pas « un » état hypnotique

Parler de « l’état hypnotique » au singulier est commode, mais trompeur. Une expérience hypnotique peut rester très légère : la personne demeure pleinement engagée dans la conversation, les yeux ouverts, avec juste une attention un peu différente et quelques réponses automatiques. À l’autre bout du spectre, une transe profonde peut faire perdre à peu près tout intérêt pour l’environnement extérieur, s’accompagner d’une modification importante de la perception du corps et du temps, produire une amnésie partielle ou des hallucinations tout à fait convaincantes. Entre les deux, il existe une infinité de configurations intermédiaires.

L’hypnose n’est ni de la relaxation, ni de la concentration, ni une forme de sommeil artificiel — même si elle peut, selon les moments et les sujets, ressembler un peu à chacune de ces trois choses sans s’y limiter. Cette diversité était déjà bien connue des premiers grands cliniciens de l’hypnose, et elle reste évidente pour quiconque ne cherche pas à produire mécaniquement la même transe chez tout le monde.

Une expérience qui « se fait toute seule »

Imaginez que votre main commence à se soulever. Vous sentez le mouvement, vous voyez votre bras monter, vous savez très bien que c’est votre bras — mais vous n’avez pas l’impression d’avoir décidé consciemment de le lever. Le mouvement semble se produire de lui-même. C’est une expérience hypnotique classique, et on peut provoquer des phénomènes comparables dans bien d’autres registres : un bras devenu momentanément impossible à plier, un prénom pourtant parfaitement connu qui devient inaccessible, une douleur profondément modifiée, une image imaginée qui prend les qualités d’une perception réelle, une demi-heure vécue comme si elle n’avait duré que cinq minutes.

Le plus intéressant n’est pas que ces phénomènes puissent apparaître, mais qu’ils puissent être vécus avec un degré inhabituel d’automaticité, presque d’involontarité. Une suggestion hypnotique ne ressemble donc pas à une instruction ordinaire que le sujet exécuterait ensuite consciemment : elle devient une expérience qui semble arriver au sujet plutôt qu’être produite par lui. Cette distinction change tout dans la façon de comprendre ce qui se joue en séance.

Bernheim : quand une idée devient une expérience

À la fin du XIXe siècle, Hippolyte Bernheim, de l’École de Nancy, plaçait déjà la suggestion au centre de l’hypnose — mais chez lui, suggérer ne se réduit pas à persuader. Il observait qu’une représentation suffisamment investie tend à devenir sensation, mouvement ou comportement : une idée de chaleur peut produire une sensation de chaleur, une suggestion d’immobilité peut engendrer une réelle difficulté à bouger, une représentation motrice peut devenir mouvement. L’idée se transforme en expérience.

Le vocabulaire de Bernheim appartient à son époque. La question qu’il pose, elle, reste d’une actualité frappante : comment une suggestion verbale parvient-elle à modifier une expérience perceptive, cognitive ou motrice ? C’est encore l’une des grandes questions ouvertes de la recherche contemporaine sur l’hypnose.

Pierre Janet : automatisme et conscience ne s’excluent pas

Le travail de Pierre Janet compte peut-être encore davantage pour comprendre les phénomènes hypnotiques profonds. Dans L’Automatisme psychologique (1889), il étudie les actes automatiques, le somnambulisme, les anesthésies, les amnésies et différentes formes de dissociation psychologique, avec une idée centrale : automatisme ne veut pas dire absence de conscience. Une personne peut avoir conscience d’un mouvement sans le vivre comme volontaire ; percevoir une partie d’une expérience sans avoir accès à l’ensemble des processus qui la produisent ; répondre de façon organisée alors même que cette réponse échappe à la direction volontaire habituelle. Janet parlait de la possibilité d’admettre simultanément « l’automatisme et la conscience » — une formule qui reste extrêmement féconde pour penser l’hypnose aujourd’hui. Une grande partie de son étrangeté tient exactement à ça : je peux faire quelque chose sans avoir le sentiment complet de le faire volontairement.

Le sentiment d’agentivité

On répète souvent, pour rassurer, que sous hypnose « on garde toujours totalement le contrôle ». Cette phrase décrit assez mal ce qui se passe réellement dans certains phénomènes profonds. Une catalepsie bien installée donne l’impossibilité momentanée et bien réelle de bouger un bras normalement. Un mouvement idéomoteur surprend le sujet lui-même, qui voit sa main se déplacer sans avoir consciemment décidé de la déplacer. Une amnésie hypnotique rend temporairement inaccessible une information que la personne sait pourtant avoir connue.

La psychologie contemporaine parle de sentiment d’agentivité (sense of agency) pour désigner l’impression d’être soi-même l’auteur d’une action. Les recherches sur l’hypnose montrent qu’une suggestion peut justement modifier ce sentiment : une action produite par le sujet peut être vécue comme moins volontaire, plus automatique. L’involontarité subjective est même l’un des marqueurs caractéristiques de la réponse hypnotique. Entre « je contrôle consciemment chaque réaction » et « quelqu’un d’autre dispose entièrement de ma volonté », il y a tout un espace, beaucoup plus subtil, et c’est précisément cet espace que l’hypnose explore.

Erickson, expérimentateur avant d’être une méthode

On connaît surtout Erickson comme thérapeute, en oubliant à quel point son travail fut aussi expérimental. Il s’est intéressé très tôt à l’apprentissage de l’hypnose, aux différences entre sujets, aux états profonds, à l’amnésie, à l’hallucination, à la distorsion temporelle, aux réponses idéomotrices, aux suggestions post-hypnotiques. Produire un phénomène hypnotique n’était jamais pour lui une simple démonstration : le phénomène devenait un instrument de compréhension et de changement. Une main qui se soulève « toute seule » permet au sujet de faire directement l’expérience qu’une réponse peut émerger autrement que par un effort volontaire. Une amnésie montre qu’un souvenir peut être disponible à certains moments et pas à d’autres. Une analgésie montre que perception et stimulus ne sont pas une seule et même chose. Une distorsion temporelle montre à quel point notre vécu du temps est malléable.

Erickson avait compris qu’un phénomène hypnotique est souvent plus convaincant qu’une longue explication théorique. Il ne se contentait pas de dire « vous avez des fonctionnements automatiques » — il permettait au sujet de les observer directement.

L’inconscient chez Erickson

Erickson emploie constamment « conscient » et « inconscient ». Il considère l’inconscient comme beaucoup plus vaste que ce que le sujet sait consciemment de lui-même : apprentissages anciens, automatismes, associations, souvenirs, compétences, modes de régulation. Ce n’est pas une affirmation neuroanatomique : il n’existe pas de zone cérébrale appelée « l’inconscient » à laquelle une induction donnerait soudain accès. L’intuition d’Erickson dit surtout ceci : une immense partie de notre fonctionnement n’est pas gouvernée en permanence par une décision consciente délibérée. Nous percevons, anticipons, associons, régulons, apprenons et exécutons quantité de comportements sans connaître introspectivement les mécanismes qui les produisent. L’hypnose agit sur certains de ces processus, ce qui suffit à rendre la notion d’inconscient cliniquement utile sans avoir à lui prêter une existence mystérieuse.

L’hypnose éricksonienne n’est pas simplement de l’hypnose indirecte

L’opposition classique — hypnose ancienne autoritaire et directe contre hypnose éricksonienne permissive et indirecte — est pédagogique mais historiquement pauvre. Erickson pouvait être extraordinairement indirect, mais tout autant dire très clairement à un sujet ce qu’il attendait de voir se produire. Il utilisait des suggestions directes, des inductions formelles, des phénomènes hypnotiques, des tâches, des défis, des suggestions post-hypnotiques, des confusions, des interventions parfois très structurées. Ce qui comptait n’était pas le caractère direct ou indirect d’une formulation, mais ce qu’elle produisait chez cette personne précise, à ce moment précis.

Réduire l’héritage d’Erickson à quelques tournures linguistiques est l’une des plus grandes erreurs commises par une partie des écoles qui se réclament de lui aujourd’hui. Une suggestion directe n’est pas primitive parce qu’elle est directe. Une métaphore n’est pas intelligente simplement parce qu’elle est indirecte. La vraie question est ailleurs : qu’est-ce qui convient à ce sujet, et qu’essaie-t-on réellement de produire ?

Le principe d’utilisation

C’est probablement l’un des héritages les plus précieux d’Erickson. Un patient résiste ? La résistance devient utilisable. Il doute ? Le doute peut entrer dans l’induction. Il bouge sans arrêt une jambe ? Ce mouvement peut devenir un rythme hypnotique. Il veut tout contrôler ? Pas besoin de lui demander d’abandonner ce contrôle. Il analyse chaque mot ? Cette analyse elle-même peut devenir le point de départ du travail.

Cette attitude est aux antipodes de l’application d’un même protocole à tout le monde. Le sujet n’a pas à correspondre à l’hypnose du praticien : c’est au praticien de découvrir quelle hypnose ce sujet-là est capable de produire. Cette idée d’utilisation explique mieux l’approche éricksonienne que les formules toutes faites « hypnose douce » ou « langage métaphorique ».

Transe légère, transe profonde — et l’hypnose somnambulique

L’hypnose n’a pas besoin d’être profonde pour être utile. Une conversation peut déjà produire une modification de l’attention et quelques réponses automatiques, la personne restant tout à fait capable de parler, réfléchir et collaborer. Mais la transe peut aussi devenir beaucoup plus profonde, et cette dimension de profondeur — presque évacuée de certaines conceptions contemporaines de l’hypnose — occupait une place centrale chez Erickson et reste cliniquement pertinente. Une transe profonde ne signifie pas simplement « très détendu » : elle renvoie à la qualité et à l’étendue des phénomènes disponibles — amnésie, analgésie, hallucinations positives ou négatives, distorsions temporelles marquées, réponses post-hypnotiques.

Le mot « sommeil » entretient aussi beaucoup de confusion. Le terme hypnose vient du grec hypnos, et le vocabulaire du sommeil magnétique ou provoqué a longtemps accompagné la pratique. La recherche moderne distingue nettement l’hypnose des stades physiologiques du sommeil mesurés par électroencéphalographie. Cela n’enlève rien au fait que certaines personnes traversent une transe profonde comme un véritable sommeil, avec forte déconnexion de l’environnement, immobilité, expérience intérieure très absorbante, distorsion du temps et parfois amnésie au retour.

C’est dans cette histoire que s’inscrit la transe dite somnambulique, encore étudiée et utilisée par certains cliniciens contemporains.

Jerry Kein a beaucoup contribué à maintenir vivante une culture de l’hypnose profonde centrée sur la pratique réelle des phénomènes : inductions rapides, fractionnement, approfondissement méthodique de la transe et recherche d’états somnambuliques stables. Héritier notamment de la tradition de Dave Elman, il insistait sur le fait qu’une induction n’est qu’une porte d’entrée : le travail consiste ensuite à tester, approfondir et construire progressivement l’état hypnotique plutôt qu’à supposer qu’une transe profonde est apparue simplement parce que le sujet a fermé les yeux.

Cette approche rejoint Erickson sur un point précis — pas sur le style, qui diffère nettement, mais sur le sérieux accordé à la profondeur hypnotique et à la nécessité de développer des phénomènes plutôt que de se contenter d’un état vaguement relaxé.

En France, le psychiatre Christophe Dufour propose un modèle clinique distinguant différentes formes de transe et, au sein de la transe somnambulique, des expériences qu’il désigne comme « extase » et « possession ». Cette conceptualisation lui est propre, mais elle a le mérite de rappeler qu’une transe profonde peut prendre des formes très diverses, et qu’un sujet profondément hypnotisé n’est pas nécessairement passif ou endormi au sens ordinaire.

Profondément hypnotisé ne veut pas dire passif

Une transe profonde ne suppose pas un sujet immobile, silencieux et coupé de toute relation. Des traditions anciennes décrivaient déjà des états somnambuliques dans lesquels une personne pouvait parler, marcher ou accomplir des tâches complexes, et Erickson lui-même travaillait avec des sujets capables d’une activité élaborée en état profond. On peut dialoguer tout en présentant une analgésie, marcher tout en vivant une expérience hallucinatoire, garder les yeux ouverts tout en étant fortement absorbé. L’image « léger = éveillé et actif, profond = endormi et passif » ne correspond simplement pas à ce qu’on observe.

Réhabiliter la suggestion directe

Il n’y a aucune raison sérieuse de bannir la suggestion directe. Bien construite, elle est élégante, respectueuse et extrêmement précise — tout comme elle peut être inefficace si elle est mal utilisée, exactement comme une métaphore. Antoine Garnier a justement remis l’accent sur l’intérêt de la suggestion directe, des phénomènes hypnotiques, du signaling, du fractionnement et des suggestions post-hypnotiques — une orientation qui reconnecte la pratique actuelle avec une histoire de l’hypnose parfois un peu oubliée dans certaines formations. Sa pratique, centrée sur l’empilement de phénomènes et l’hypnose conversationnelle au service de l’autonomie du sujet, montre bien que la suggestion directe n’a rien d’une approche fruste : elle demande au contraire une observation fine et un enchaînement rigoureux. La sophistication d’une séance ne se mesure pas au nombre de métaphores que le praticien parvient à y glisser.

Fractionner, approfondir, faire émerger les phénomènes

Une compétence clé du praticien consiste à ne pas considérer la transe comme quelque chose qu’on obtient une bonne fois pour toutes. Elle évolue : elle s’approfondit, s’allège, se fractionne. Le sujet peut être ramené vers davantage de dialogue puis repartir vers une expérience plus profonde. Un mouvement idéomoteur apparaît, puis sert à installer un signaling. Une catalepsie devient le point d’appui pour développer une autre expérience. Une distorsion du temps ou une amnésie émergent progressivement. Construire l’hypnose par enchaînement et ratification des phénomènes est très différent de la séance où le praticien lit un long texte en espérant qu’une transe se produise quelque part : cela demande d’observer réellement ce que fait le sujet, moment après moment.

Ratifier

Quand une personne constate quelque chose qu’elle n’attendait pas — un mouvement spontané, une modification sensorielle, une lourdeur inhabituelle, une immobilité, une altération du temps —, son rapport à l’expérience change. L’hypnose cesse d’être une idée pour devenir un vécu. Le praticien ratifie alors ce phénomène : il le reconnaît, le souligne, parfois s’en sert pour approfondir la suite. Ce n’est pas une façon de faire croire au sujet qu’il est hypnotisé, c’est lui permettre de reconnaître un phénomène déjà présent — ce qui renforce sa confiance dans sa propre capacité hypnotique et modifie ses attentes pour la suite de la séance.

Signaling et réponses idéomotrices

Le signaling établit un moyen de communication reposant sur des réponses automatiques ou partiellement automatiques — par exemple, un mouvement de doigt pour « oui », un autre pour « non ». Son intérêt ne tient pas à l’idée naïve d’un « inconscient omniscient » qui répondrait à la place du sujet. Il devient réellement utile comme moyen d’explorer des réponses qui ne sont pas entièrement organisées par la délibération verbale habituelle : il permet de travailler avec l’automatisme, l’incertitude, les réponses corporelles, et l’écart parfois surprenant entre ce que la personne pense vouloir consciemment et ce qui apparaît spontanément dans l’expérience. Janet, ici encore, n’est jamais très loin.

Ce que disent les neurosciences aujourd’hui

L’hypnose est un véritable objet de recherche en psychologie cognitive et en neurosciences, et c’est un point qui mérite d’être pris au sérieux plutôt que traité comme un simple argument d’autorité. Les suggestions ont montré leur capacité à modifier expérimentalement la perception, la douleur, certaines performances cognitives, l’action et le sentiment d’agentivité — ce qui est déjà considérable. Il n’existe pourtant toujours pas de théorie unique capable d’expliquer l’ensemble des phénomènes hypnotiques. Plusieurs modèles coexistent : certains insistent sur les processus de contrôle et de métacognition, d’autres sur les attentes, l’apprentissage et le contexte social, d’autres encore sur les mécanismes attentionnels, prédictifs ou dissociatifs. L’imagerie cérébrale montre que certaines suggestions s’accompagnent de modifications de l’activité et de la connectivité de réseaux cérébraux — mais observer une modification cérébrale n’équivaut pas à expliquer l’hypnose. Dire « telle zone s’active » ne répond pas à la question de savoir pourquoi une action est vécue comme involontaire, et transformer chaque phénomène hypnotique en petite histoire neuroanatomique relève souvent d’une forme moderne de pseudoscience.

Nous savons produire et mesurer de nombreux phénomènes hypnotiques, nous commençons à mieux comprendre certains mécanismes, mais nous ne disposons pas encore d’une théorie générale de l’hypnose. C’est un point important, et il n’y a pas lieu de le minimiser pour paraître plus assuré qu’on ne l’est.

Cerveau prédictif, agentivité : les pistes actuelles

Parmi les directions contemporaines les plus intéressantes figurent les modèles prédictifs du cerveau et les recherches sur l’agentivité. Le cerveau ne reçoit pas passivement les informations venant du monde extérieur : il construit continuellement des prédictions, les confronte aux informations sensorielles, et ajuste en conséquence perception et action. Dans ce cadre, une suggestion peut être envisagée comme l’un des éléments capables de modifier certaines attentes perceptives ou motrices — une perspective utile pour comprendre pourquoi une suggestion peut altérer une sensation ou le caractère volontaire d’une action.

Christophe Dufour mobilise aujourd’hui certains de ces modèles dans son travail psychiatrique, en particulier autour des troubles neurologiques fonctionnels et des crises dissociatives, en articulant cerveau prédictif, réseaux fonctionnels et restauration de l’agentivité.

Il y a deux façons de mal faire avec cet héritage. La première consiste à rejeter les observations anciennes simplement parce que leur vocabulaire paraît daté. La seconde consiste à reprendre les théories de Bernheim, Janet ou Erickson et à les recouvrir artificiellement de quelques termes neuroscientifiques pour leur donner une validation moderne qu’elles n’ont pas besoin d’avoir. On peut faire autrement : garder les phénomènes qu’ils ont observés, garder les bonnes questions qu’ils ont posées, et continuer à faire évoluer les modèles qui tentent de les expliquer.

Comment se déroule une séance ?

Il n’existe pas de séance type. Une séance n’est pas une succession obligée de « relaxation musculaire », « lieu ressource », « métaphore thérapeutique » et « retour à cinq ». Le praticien commence en général par comprendre la demande et observer comment la personne organise son problème, puis l’hypnose apparaît de bien des façons différentes. Chez l’un, une focalisation progressive sur les sensations sera pertinente ; chez l’autre, un simple échange verbal conduira presque naturellement à une absorption importante ; un troisième répondra très facilement à une catalepsie ou à un mouvement idéomoteur ; un quatrième aura besoin de suggestions beaucoup plus explicites.

Le praticien approfondit ensuite la transe, la fractionne, développe certains phénomènes, ou au contraire maintient une hypnose suffisamment légère pour conserver le dialogue. Le travail thérapeutique s’appuie sur des suggestions, de l’imagerie, des phénomènes idéomoteurs, une modification perceptive, une projection dans le futur, des suggestions post-hypnotiques — selon l’objectif poursuivi. Puis l’expérience se termine de façon explicite, et la personne revient à son fonctionnement ordinaire. Cette description ne doit surtout pas devenir un nouveau protocole : une bonne séance se construit avec le sujet, elle ne se plaque pas sur lui.

La thérapie, dans tout ça

Produire de l’hypnose n’est pas la même chose que produire un changement thérapeutique. On peut réussir une catalepsie impressionnante sans résoudre une phobie, obtenir une amnésie spectaculaire sans aider quelqu’un à arrêter de fumer, provoquer une hallucination sans avoir rien fait de thérapeutique. L’hypnose fournit des phénomènes et des possibilités ; la thérapie demande une stratégie, qui suppose de comprendre la demande, les mécanismes qui entretiennent le problème, les apprentissages nécessaires — et les limites de son propre champ de compétence.

L’hypnose devient réellement intéressante quand le phénomène est mis au service d’un changement pertinent : une expérience d’automatisme peut aider à découvrir une autre manière de réagir, une distorsion temporelle peut modifier la façon de vivre une situation, une analgésie peut être utilisée dans un contexte médical approprié, une suggestion post-hypnotique peut préparer une réponse future, un signaling peut explorer une ambivalence autrement que par une discussion purement rationnelle. Aucune de ces techniques ne dispense de penser la clinique.

À quoi sert-elle vraiment ?

L’hypnose est utilisée dans de nombreux domaines : douleur, anxiété liée à certaines procédures, phobies, habitudes, sevrage tabagique, sommeil, troubles fonctionnels, préparation à certaines situations, accompagnement psychothérapeutique. Le niveau de preuve varie cependant énormément selon les indications.

Il faut distinguer trois choses qu’on mélange souvent :

  • le fait qu’un praticien utilise l’hypnose pour une problématique donnée ;
  • le fait qu’un patient rapporte une amélioration après une séance ou un accompagnement ;
  • le fait qu’une efficacité soit démontrée dans des études contrôlées.

Ces trois niveaux ne sont pas équivalents. Une pratique peut être courante sans avoir été correctement évaluée. Une amélioration individuelle peut être réelle sans permettre de conclure qu’elle serait reproductible chez d’autres personnes. Et une efficacité moyenne démontrée dans une étude ne garantit jamais le résultat d’un individu particulier.

C’est indication par indication qu’il faut regarder les données. L’hypnose dispose aujourd’hui de résultats particulièrement intéressants dans certains contextes — notamment la modulation de la douleur et certaines applications médicales — et de résultats plus hétérogènes ailleurs.

L’hypnose ne remplace pas la compétence clinique

L’hypnose est un outil puissant dans certains contextes, mais elle ne confère à celui qui la pratique aucune compétence qu’il ne possède pas déjà. Une personne souffrant d’un trouble psychiatrique sévère, d’idées suicidaires, de symptômes psychotiques, d’un trouble neurologique, d’une douleur inexpliquée ou d’un trouble alimentaire sévère a besoin d’une évaluation et d’une prise en charge adaptées. Savoir induire une transe profonde ne fait pas d’un praticien non médecin et non psychologue un spécialiste de psychopathologie — et être professionnel de santé ne garantit en rien une grande compétence hypnotique. Ce sont deux champs qui peuvent se rencontrer, mais qui restent distincts. Une part importante de la qualité d’une pratique tient à savoir ce qu’on sait faire, ce qu’on ne sait pas faire, et quand orienter ailleurs.

Peut-on retrouver des souvenirs sous hypnose ?

L’hypnose peut favoriser l’émergence de souvenirs, d’images, d’associations — mais la vivacité subjective d’un souvenir ne garantit en rien son exactitude. La mémoire n’est pas un enregistrement stocké tel quel dans le cerveau ; elle est reconstructive, et peut être modifiée par les attentes, les questions, les suggestions et les informations reçues ultérieurement. Cette question compte particulièrement en hypnose profonde, où certaines expériences peuvent avoir une intensité perceptive et émotionnelle considérable. Une scène ressentie comme extraordinairement réelle n’est pas pour autant la preuve qu’elle correspond exactement à un événement passé.

Ce que l’approche contemporaine peut garder d’Erickson

Il n’y a aucune obligation de choisir entre deux caricatures : d’un côté une hypnose ancienne présentée comme autoritaire et dépassée, de l’autre une hypnose moderne qui ne serait plus qu’une conversation bienveillante accompagnée de relaxation et de métaphores. L’histoire réelle est bien plus riche.

Bernheim force à réfléchir sérieusement à ce qu’est une suggestion. Janet force à penser ensemble l’automatisme, la conscience et la dissociation, sans les confondre. Erickson apprend à observer le sujet, à utiliser ses réactions, à explorer toute la palette des phénomènes hypnotiques. Les praticiens qui, comme Jerry Kein, Christophe Dufour ou Antoine Garnier, reviennent aujourd’hui à la suggestion directe, au signaling, au fractionnement ou à l’hypnose profonde rappellent qu’une part importante de cette culture technique avait progressivement disparu de certaines formations.

Les neurosciences, de leur côté, obligent à abandonner les explications trop faciles : plus besoin de prétendre qu’une transe donne magiquement accès à un « subconscient » localisé quelque part dans le cerveau, mais pas besoin non plus de nier ce que les hypnotistes observent depuis plus d’un siècle. Les phénomènes existent, ils peuvent être reproduits, étudiés, utilisés cliniquement — ce sont leurs mécanismes qui restent discutés.

L’héritage d’Erickson n’est peut-être pas une méthode

Erickson disait, en substance, beaucoup moins souvent « appliquez ma technique » qu’on ne pourrait le croire en regardant la multitude de formations qui portent aujourd’hui son nom. Son véritable héritage est ailleurs : regarder attentivement, expérimenter, ne pas forcer tous les sujets à produire la même transe, savoir être direct quand il faut l’être et indirect quand l’indirect sert à quelque chose, reconnaître les automatismes, permettre au sujet de découvrir ce qu’il ne savait pas consciemment pouvoir faire — et ne jamais confondre une théorie avec l’expérience qu’elle tente d’expliquer.

Comprise ainsi, l’hypnose éricksonienne devient bien plus qu’une collection de métaphores. Elle redevient ce qu’elle était chez Erickson : une exploration clinique des possibilités inhabituelles de l’être humain. Des mouvements peuvent devenir automatiques, une perception peut changer, une douleur peut être modulée, une information peut devenir temporairement inaccessible, notre expérience du temps peut se transformer, une action peut être vécue comme se produisant sans décision consciente — et, dans certaines conditions, ces modifications peuvent être mises au service d’un apprentissage réel.

On ne comprend pas encore entièrement comment tout cela fonctionne. C’est justement pour ça qu’il serait dommage de le réduire à quelques slogans rassurants.

  1. Louis PRESTAUD left a comment on 8 janvier 2025 at 18 h 02 min

    L’ HYPNOSE ( ericksonnienne EN PARTICULIER ) permet t’elle :
    – de faire ressurgir des souvenirs OUBLIES
    – d’ EFFACER des souvenirs actuels désagréables
    Merci de vore réponse et salutations
    Louis PRESTAUD

    • Dominik left a comment on 9 janvier 2025 at 15 h 16 min

      Bonjour Louis,

      Merci pour votre question, elle touche à des aspects fondamentaux du travail en hypnose. Voici quelques éléments de réponse :

      => Faire ressurgir des souvenirs oubliés
      L’hypnose, et particulièrement l’hypnose Ericksonienne, peut faciliter l’accès à des souvenirs qui semblent inaccessibles de manière consciente. Cela se fait en créant un état de relaxation profonde et de focalisation, qui permet d’explorer les expériences passées stockées dans l’inconscient. Cependant, il est important de noter que :
      -Les souvenirs ne sont pas toujours parfaitement exacts ou fiables. L’inconscient peut parfois reconstruire ou altérer des souvenirs selon les émotions associées.
      -Le but en hypnose Ericksonienne n’est pas de “forcer” le souvenir, mais de permettre à la personne d’accéder à ce qui est utile pour son bien-être ou sa compréhension actuelle.

      => Effacer des souvenirs désagréables
      Effacer un souvenir comme s’il n’avait jamais existé n’est pas réellement possible, ni souhaitable d’un point de vue éthique. Cependant, l’hypnose peut transformer la manière dont une personne perçoit et ressent un souvenir désagréable. En travaillant sur les émotions associées, il est possible de :
      -Réduire l’intensité émotionnelle liée au souvenir.
      -Re-cadrer la perception de l’événement, en lui donnant un sens plus apaisant ou constructif.
      -Aider la personne à se libérer du poids émotionnel tout en gardant les apprentissages positifs.

      En résumé : L’hypnose Ericksonienne peut aider à explorer des souvenirs enfouis et à apaiser les impacts émotionnels de souvenirs désagréables, mais elle n’est ni une machine à “effacer” ni une garantie d’exactitude des souvenirs retrouvés. Son objectif principal est d’accompagner la personne vers un mieux-être, en utilisant les ressources de son inconscient pour trouver un équilibre et une sérénité intérieure.

      N’hésitez pas à me recontacter si vous avez d’autres questions ou si vous souhaitez explorer davantage ce sujet.

      Avec mes meilleures salutations,
      Dominik HANSEN

  2. […] à d’autres formes d’accompagnement thérapeutiques, comme par exemple l’hypnose éricksonienne ou le coaching de vie. La méthode choisie pour vous accompagner au mieux dépendra donc des […]

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